Petite histoire de la clé universelle en management

Est-ce une caractéristique de l’esprit français ou un effet de loupe dû au phénomène médiatique ?

En tout cas, toute ma vie professionnelle, j’ai vu les mécaniciens de l’entreprise me vanter la clé universelle :
celle qu’il vous faut absolument posséder dans votre trousse à outils du management de l’entreprise, sauf à être condamné à un irrémédiable déclin !
Le problème est qu’au fil des années, la clé a changé
Dans les années 70, période post soixante huitarde aidant, la clé universelle était celle des groupes de travail organisés en équipes autonomes
On faisait alors grand cas de VOLVO , le constructeur automobile suédois, qui avait restructuré ses chaînes de montage en « mini soviets » décidant du partage du travail et des gains
Il avait, tant qu’à faire, supprimé le pilotage hiérarchique remplacé par un animateur désigné à tour de rôle dans l’équipe.
Moi-même, j’avais été convaincu par l’APACT, agence rattachée à l’UIMM, de mettre en place, dans mon usine,des ERACT, équipes de recherche en amélioration des conditions de travail destinées à planifier spontanément les travaux d’amélioration de la sécurité et des conditions de travail et disposant d’un budget.
Et ça marchait très bien ! car c’était responsabilisant.
Une audace que je n’ai jamais retrouvée depuis……

Les lois Auroux de 1982 ont d’ailleurs consacré, dans le même état d’esprit, le droit d’expression des salariés , fameuse idée toujours inscrite dans le code du travail mais jamais appliquée ….
Trop révolutionnaire et gênant trop de monde : patrons et syndicats confondus.

Au début des années 80, nouvelle clé : les Japonais nous dévoilent les secrets de la qualité irréprochable de leurs produits : les cercles de qualité
Hervé Seyriex devient leur nouveau prophète, un homme de qualité.
Tout le monde s’en empare, ça marche fort
Mais comment a –t -on pu faire pour s’en passer aussi longtemps ?
Le principe est pourtant simple : ce sont les salariés placés au poste de travail qui ont les meilleures idées pour l’améliorer, avant les bureaux d’études , et gratuitement, en plus !
J’ai moi-même mis en place les premiers cercles dans le transport routier, avec de vrais résultats !

Et puis, et puis, la mode est passée ………….
Les Japonais continuent , nous, on est passés à autre chose de plus solide ………..

La nouvelle clé qui leur succède est celle de la certification qualité
Cette clé fait rapidement des ravages , le seul management qui vaille est désormais celui de la qualité et toute l’entreprise ne doit plus avoir pour souci que d’élaborer des référentiels qualité , d’écrire des procédures et , bien sûr, de soumettre leur respect à des certifications renouvelables
C’est la fortune de l’esprit procédurier et celui des consultants qualité
Les premiers certifiés en profitent pour le faire valoir auprès des donneurs d’ordres
Maintenant que la moindre PME a gagné chèrement son BAC qualité, tout le monde se retrouve à égalité et l’innovation produit va reprendre sa place, j’espère.

Dernier avatar de la clé universelle : la gestion des compétences
Acteurs publics et pédagogues de tout poil meublant le secteur de la formation, ont trouvé le sésame d’une bonne gestion de l’emploi et de la ressources humaine : la GPEC
La gestion prévisionnelle des compétences devient vite la nouvelle coqueluche des directions du travail , des organismes de formation et des DRH
C’est la nouvelle clé universelle
Malheureusement, elle est d’un maniement délicat : sa dimension prévisionnelle se heurte à l’incertitude économique qui caractérise la vie des entreprises
Alors on baptise sous le vocable de GPEC toutes les initiatives qui s’appelaient avant : mobilité interne, restructuration, reclassement, action collective de mise à niveau
Le mot est nouveau, la réalité qu’elle recouvre et bien connue de tous les DRH et depuis longtemps…..

Mais ce n’est pas grave, trois nouvelles clés s’avancent, pleines de promesses : le SIRH, la gestion des talents et le développement durable avec la RSE
Le système d’information des ressources humaines est dans le vent et bénéficie de l’aura informatique
Il va permettre de construire de superbes bases de données où hiérarchiques et gestionnaires RH n’auront qu’à puiser pour gérer de manière optimale leur « ressource » humaine !
Or, la gestion humaine est tellement fine et circonstanciée qu’aucun logiciel n’en ren dra jamais compte .

Savoir retenir les talents semble être devenue le premier souci des DRH, selon ce que je lis.
Plus prosaïquement , il s’agit de bichonner le petit pourcentage de cadres classés HP ( haut potentiels ) pour éviter qu’ils partent à la concurrence
On est loin de l’idée d’intelligence collective et partagée qui fondait les cercles de qualité
L’intérêt est remonté vers la tête après être descendu dans les pieds.
On évite ainsi de se poser le souci de bâtir de vrais politiques de motivation et de se poser la question du sens du travail pour les nouvelles générations
Et puis, il est plus intéressant de soigner les chevaux de courses que de se préoccuper des canassons !

La RSE , responsabilité sociale de l’entreprise, est une clé universelle pleine de promesses
Pour l’instant elle n’agite que les rédacteurs de textes et ceux qui font mine de s’inquiéter de l’état du monde.
Mais cette clé là, risque d’être d’une application encore plus délicate que la GPEC
Le grenelle social sera difficile car il risque de toucher fort au porte feuille et remettre en cause beaucoup de choses

Mais je ne suis sans doute qu’ un vieux cynique, après tout !

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