Méfaits de la pieuvre bureaucratique dans les entreprises françaises

Roger Mucchielli définit la bureaucratie comme « une puissance ou un pouvoir pris par un appareil administratif de fonctionnaires des bureaux, primitivement chargé d’organiser l’activité sociale ,et finissant par s’attribuer toute l’autorité »

Plus simplement c’est l’influence pesante de l’appareil administratif tenu par des « bureaucrates »
La bureaucratie oppose implicitement « ceux des bureaux » à ceux qui n’y sont pas !
Je me souviens de cette usine papetière de Dordogne où l’on sentait très bien, au début des années 70 , cette « différence » entre les cols bleus et les cols blancs , ceux qui « étaient au chaud à « pondre des notes » ou « à tenir des conversations de salon » , et ceux qui « étaient au cul des machines » , dans le bruit , le risque , la chaleur et la poussière , jour et nuit .

Les premiers travaillaient à faire le résultat et souffraient d’avoir à rendre des statistiques aux bureaucrates soupçonnés de chercher à se mettre en valeur auprès de la Direction .
Des bureaucrates qui sans posséder d’autorité hiérarchique sur les productifs , les menaçaient d’avoir à rendre compte « a qui de droit » , s’ils ne fournissaient pas ce qu’ils demandaient .

Est ce que ça a vraiment changé ?
Le besoin de mesurer encore plus fin , l’énorme accroissement des outils à disposition des bureaucrates via l’informatique , la mode anglo saxonne du reporting ,n’a t elle pas encore accru le pouvoir des bureaucrates aux dépens des producteurs ?
C’est un étrange paradoxe que cet accroissement du pouvoir bureaucratique

Les services fonctionnels , grands pourvoyeurs de bureaucrates , devraient en théorie travailler à leur disparition, en rendant les producteurs « maîtres » complets de leur activité ,y compris dans sa dimension administrative et ils n’ont de cesse de les paralyser de mille liens .

En attendant l’ultime sacrifice , ne pourraient ils au moins laisser les producteurs travailler en paix en réduisant à l’extrême le poids de leurs exigences ?
Autre paradoxe , en France , les gens des bureaux sont souvent mieux rémunérés que ceux qui produisent ,souvent sur la seule justification de la possession d’un diplôme supérieur .
Le Bac + 4 des employés de bureau vaut souvent beaucoup plus que le Bac + 2 des techniciens …
La tradition culturelle est évidente. Héritiers du droit Romain : celui qui maîtrise l’écrit, vaut plus que celui qui n’écrit pas .
L’environnement de l’entreprise lui même n’est il pas devenu encore plus bureaucratique ?
Dans la seule DRH où je travaillais, j’ai vu ,au fil des années s’accroître le nombre d’enquêtes obligatoires à fournir régulièrement et de manière impérative, aux services de l’Etat , au point d’avoir un salarié qui n’était quasiment occupé qu’à cà !

C’est toute la société française qui vit avec la bureaucratie
Elle vit avec elle et la subit à un point tel qu’elle ne s’en rend même plus compte !
Elle vit avec , comme les soviétiques avaient fini par trouver normal de faire la queue devant les magasins !
Le groupe de travail Européen avec lequel j’ai eu le plaisir de mener une étude comparative sur les difficultés de la mobilité salariale dans 4 pays de la Communauté, a clairement désigné la bureaucratie française comme un obstacle majeur de l’adaptation des salariés étrangers à la Société Française .

Facteur aggravant , La bureaucratie se nourrit de toutes les activités de réglementation , législation , planification , normalisation, juridicisation , mesures et contrôles de tout sortes , dont l’inflation a été exponentielle .
Beaucoup plus grave , la bureaucratie contredit souvent les progrès du management .
Dans cet établissement public où j’ai travaillé , le secrétaire général avait fini par tuer la récente décentralisation, en mettant en place une énorme machinerie d’habilitation des signatures , avec la bénédiction du DG reprenant d’une main gauche bureaucratique la liberté accordée par sa main droite !
Inconnue dans l’entreprise en phase pionnière, elle infiltre peu à peu , comme une cinquième colonne , tous les rouages de l’Entreprise .
Un minimum de formalisme est bien entendu incontournable dès que l’Entreprise atteint une certaine dimension . Mais ce qui est en cause est tout ce qu’elle contient d’opacité et d’inutilité .
Mais le crime de bureaucratie profite à beaucoup de monde : Il est le symbole du pouvoir pour les uns ( voir la note de service ) , l’incapacité intellectuelle à écrire de manière synthétique et compréhensible pour beaucoup d’autres .
Il puise ses impuissances dans l’héritage insurmontable de nos apprentissages scolaires et universitaire dont la qualité se mesure au poids et à l’épaisseur des thèses , quand ce n’est pas à leur caractère abscons !
Mais son principal défaut est souvent la dilution des responsabilités qu’elle permet et l’obstacle entêtant qu’elle constitue quand il s’agit de passer à l’acte .

L’écrit est plus souvent l’ennemi de l’action que son serviteur .
Je ne peux m’empêcher d’observer qu’il y a corrélation entre les contraintes de l’action et la floraison bureaucratique .
Là où la contrainte de l’action et du résultat est forte , elle arrive plus facilement à repousser la tentation bureaucratique . Là où elle est faible , La bureaucratie fleurit comme primevères au Printemps et s’y épanouit avec jouissance .
Le langage de l’action par excellence n’est il pas le langage militaire de l’armée en campagne , réduit à sa plus simple expression ?
Mais dès que l’armée regagne ses cantonnements, elle se transforme en agaçante bureaucratie , à toute vitesse .
De toutes les Entreprises où j’ai travaillé , ce n’est pas un hasard si c’est dans l’Entreprise US que j’ai le moins subi le pouvoir des bureaucrates . C’et aussi celle où le sens de l’action était le plus fort !
Les Patrons entrepreneurs , souvent de formation non supérieure , et qui écrivent peu mais agissent beaucoup , en sont le contre exemple frappant .

Les Entreprises soumises à de fortes contraintes d’action et de réaction ( industrie , transports par exemple ) et dont le Patron , technicien de formation n’est pas un lettré , essayent de contenir l’impérialisme bureaucratique .
Le monde de la grande distribution n’aime pas beaucoup non plus la littérature d’entreprise non plus que celui des PME .
Certaines Banques et Assurances , les coopératives , les mutuelles , les Associations sacrifient allègrement à la bureaucratie . La nature de leur fonctionnement prudent , centralisé , soucieux de se préserver du battement d’ailes de la moindre mouche , des humeurs de leur environnement , les conduit à une extrême prudence et donc à nourrir une forte bureaucratie .

Les Administrations et Entreprises publiques , les collectivités territoriales sont , sans surprise , le paradis de la bureaucratie .
Le Professeur Philippe Even , respecté dans les cercles du pouvoir hospitalier , déclarait au Point ( 9 novembre 2001 ) « on pourrait supprimer les deux tiers des administratifs des hôpitaux de paris sans qu’il se passe rien »
Car la maladie de la machine de l’Etat tient d’abord au fait que ses Représentants sont tout sauf des Managers …

Claude Allègre révèle ( l’Express 20/7/200 ) « Après une étude comparative sérieuse qui a duré 2 ans et concerné plus de 20 pays , l’OCDE vient de décerner à la France le titre de championne du monde de la bureaucratie »

L’arrivée des procédures qualité a donné , s’il en était besoin , une vigueur nouvelle à la bureaucratie et finira par décourager les meilleures bonnes volontés !
La qualité du travail , en l’occurrence , se trouve plus dans l’apprentissage d’un vrai professionnalisme que dans les registres détaillés de milliers d’instructions ….
Mais le tropisme bureaucratique français a trouvé là une occasion trop belle de trouver une vigueur nouvelle
Plus grave , ce nouveau formalisme tatillon risque d’interrompre la boucle vertueuse de l’innovation permanente : quel salarié , quel cadre , ayant repéré une amélioration à apporter ne serait pas découragé en imaginant le nombre de procédures et documents qui seront à modifier s‘il rend publique et essaye d’introduire sa modification ?
L’implication de l’Etat dans la vie économique accentue , il va sans dire , encore le formalisme de l’écrit , malgré les souhaits répétés de nombreux politiques d’en réduire l’importance .

Les Français ont même réussi à exporter à Bruxelles leur amour de la bureaucratie alors qu’ils croient à l’inverse !
Pour m’être occupé de dossiers Européens , j’ai compris qu’il fallait une sacré foi dans l’Europe pour mener à bien quelque étude que ce soit tellement sa bureaucratie est décourageante !
Et le temps passé à constituer les dossiers mange souvent l’essentiel des gains espérés des subventions ou des aides …
On a crû que l’arrivée de l’informatique constituerait le début de la fin de l’âge d’or de la bureaucratie papier
Que Nenni , la plupart des entreprises ont seulement mis en place un double système d’information sans rien supprimer du premier : c’est à dire que maintenant , on a l’informatique plus le papier !

Conclusion
La bureaucratie se nourrit du manque de confiance de quelques uns pour le plus grand nombre !

Le bureaucrate croit qu’il n ‘est rien possible de faire sans tout écrire , tout vérifier , tout contrôler , et donc tout compliquer à l’extrême .
Il est aveugle de l’irresponsabilité et de l’inefficacité qui en est le résultat .
Il est coupable de couper court à toute initiative et donc à toute possibilité de création et d’invention .
Des bataillons de salariés , complices innocents , travaillent , sans s’en rendre compte , pour empêcher les autres de faire de leur travail quelque chose d’intéressant !
Optimiser les coûts de main d’œuvre consiste d’abord à réduire sûrement les tonnes de formulaires , questionnaires , reporting , contrôles de gestion , enquêtes , audit , procédures qui submergent les organes dirigeants et dont la valeur ajoutée reste à prouver ! .
Aller sur le terrain en apprendrait beaucoup plus aux Dirigeants sur la réalité de leur entreprise que consulter les milliers de chiffres qui leur parviennent tous les jours et qui ne servent souvent qu’à alimenter leur indécision .

Redonner le goût de l’action à ses Managers consisterait d’abord à réduire considérablement le poids des contraintes bureaucratiques dont on les assomme et qui les tient enchaînés à leur bureau quand leur utilité est de se trouver sur le terrain ou partout où il y a des idées nouvelles à quêter !

Mais comment faire ?
Il suffit que le Patron de l’entreprise déclare qu’aucun rapport dépassant une page ne sera lu et que seuls les travaux de reporting dont l’utilité ne serait pas devenue incontournable 1 an après leur disparition seront maintenus !
Préserver l’initiative et la Responsabilité consisterait d’abord à donner aux Responsables opérationnels les moyens d’assumer leur mission , sans se croire obligés de les doubler d’un lourd dispositif de contrôle ( les Directions fonctionnelles ) à la solde du pouvoir central !

Créer un poste de « vulgarisateur » de l’information dans l’Entreprise , chargé à la fois de combattre l’ ogre bureaucratique et de mettre en forme intelligible les formulaires et procédures indispensables constituerait à coup sûr un vrai progrès .

Des Patrons se demandent souvent comment optimiser leur organisation . Ils pensent souvent à tout sauf à réduire le poids de leur propre bureaucratie ……
Les efforts de productivité et de rationalisation fournis par les entreprises sur les postes de production , ont , jusqu’ici , fort peu touché le domaine administratif laissant une mine d’économies à réaliser .

Surtout , la manœuvre managériale exige de la souplesse et les entreprises n’en ont jamais eu autant besoin .
Décorseter les entreprises des cols empesés de leur bureaucratie leur redonnerait la souplesse dont ont besoin tous les défricheurs de l’entreprise , dont l’idée nouvelle se noie dans le formalisme ambiant .
L’entreprise a un urgent besoin de dégager des terres vierges pour ses intra preneurs , faute de quoi elle épuisera leur énergie et s’étonnera qu’ils aillent s’investir sur d’autres terrains d’aventure : ceux du temps libre et des loisirs personnels dont ils sont les maîtres .

Fondamentalement , Le problème de la bureaucratie pose clairement celui de la conception de la société et du pouvoir . Elle est d’abord dans nos têtes !
Il y a ceux qui croient que la création de richesses , l’action efficace , obligent à laisser le maximum le liberté aux entrepreneurs , aux salariés , et ceux qui pensent qu’il faut encadrer la liberté pour en limiter les excès , que ce soit celle des entrepreneurs ou celle des salariés …
Les uns et les autres ont raison . Les limites , qu’ils posent mal , au moyen d’y parvenir est la source de leur déraison .
Trop de liberté ici , trop de réglementation là .
Mais à choisir , je préfère le trop plein de liberté …..

L’action du DRH

Soyez en toutes occasions l’ennemi de la bureaucratie
Ne devenez pas vous mêmes, comme trop de DRH, un artisan forcené des notes sans fin , des consignes tatillonnes, des procédures complexes
Plaidez en permanence la supériorité de l’organisation souple
Luttez contre tous les services normalisateurs de l’entreprise qui ne pensent qu’à asujettir les producteurs dans leurs filets aux mailles serrées , tuant d’autant initiatives et prises de responsabilité
Soyez l’artisan d’une organisation débureaucratisée

Laisser un commentaire