Extrait de mon livre : les velours et les crins

Troisième partie

Après la Guerre entre les Velours et les Crins : Le traité de Pan Metron

1 – Le pacte de la parole donnée

La période d’avant guerre avait laissé s’éclore une bureaucratie foisonnante, surtout chez les Velours
Cette bureaucratie, désespérante, avait fini par tuer dans l’œuf toute velléité d’initiative, même chez les Crins
Quand la commission d’armistice commença son travail, la suppression de la bureaucratie fut la première mesure qu’elle décida d’appliquer
Considérant que l’écrit devenait vite un ennemi de l’action, on décida que toutes les relations seraient fondées sur la parole donnée et que seule une liste limitative de documents écrits seraient conservés par des notaires dans une bibliothèque centrale.
On recommença donc à se « toper » dans la main, comme autrefois
Afin de ne pas perdre le contenu des échanges, un système d’enregistrement total des conversations pendant le temps de travail fut mis en place
Chacun , selon un code, pouvait prendre connaissance du contenu des échanges et décisions prises en contactant un serveur placé sous le contrôle d’huissiers assermentés
Manquer à sa parole était puni d’exclusion sur le champ, si les bandes d’écoute confirmaient la trahison.

II – Deux catégories de salariés : les professionnels et les non professionnels

Le traité de Pan Metron a mis fin aux vieilles catégories et vieux classements qui n’aboutissaient qu’à ériger des barrières entre salariés et n’avaient plus de réelle signification en matière de compétence.
Le jeu de la négociation sociale avait fini par rendre complètement artificielles tous ces grades, échelons et coefficients. Chaque profession ayant les siens, ces classements avaient plus à voir avec des pratiques moyennageuses qu’avec le souci de distinguer de vrais écarts de qualification
Le grand Conseil décida que deux distinctions seulement pouvaient être retenues : celle qui consacre ceux qui font le travail parfaitement, quel que soit leur statut et qu’on décida d’appeler professionnels et ceux qui ne savaient ou ne pouvaient pas, quelle que soit leur catégorie : les non professionnels.
Le nouvelle hiérarchie était donc la suivante :
Managers professionnels / non professionnels
Techniciens professionnels et non professionnels
Agents professionnels et non professionnels
Il n’y a pas de situation acquise ; Chacun peut chaque mois retrouver un poste qui correspond à ses dernières prestations ;
Une fiche dite des tâches incontournables accompagne chaque mission
Ceci signifie que le travail est considéré comme non réalisé si une seule des exigences inscrite dans la charte n’est pas satisfaite
C’est ainsi que les réunions démarrant avec 15 minutes de retard disparurent à tout jamais de la surface de la planète.

III - Tout le monde assume la responsabilité du résultat à un moment où à un autre.

On décida aussi de supprimer les différences entre employés et ouvriers et de supprimer le statut de ” chef”
Ainsi donc tout le monde à tour de rôle pouvait être invité à prendre la responsabilité d’une opération.
Ceci fut décidé pour bien marquer que tout le monde était responsable de ses actes et responsable du bon aboutissement de l’opération commune. Que ceci n’était pas l’apanage des managers hiérarchiques
Le rôle de la personne faisant ponctuellement fonction de manager n’est pas d’abord de commander mais d’imaginer les meilleures solutions, c’est pourquoi les salariés créatifs faisant fonction de chef sont les plus appréciés
Les ingénieurs incapables d’imaginer des solutions nouvelles sont classés techniciens.
La socialisation des nouveaux salariés a essentiellement pour but de les éduquer à la responsabilité.

IV – le salaire est fonction de l’utilité de votre travail

Après avoir payé les guerriers à la tâche, puis à l’heure, on avait décidé que le progrès social consistait à payer les guerriers en fonction de la place occupée dans l’escalier du grand conseil
Les plus en vue étaient situés en haut et ceux considérés comme moins utiles, placés tout en bas.
A la fin, on ne savait plus qui avait mérité d’être en haut et pourquoi certains, se tuant tous les jours à la tâche, restaient toujours en bas.
Il fut donc décidé que l’on supprimerait cet escalier et que le salaire de chacun serait fonction de la preuve faite 3 fois par an par chacun ou par le groupe de chacun de ce qu’il avait contribué à enrichir ou faire progresser la communauté dans l’ordre de la connaissance

Chacun , chaque groupe disposait de 30 minutes pour apporter cette preuve devant deux auditeurs indépendants dont le nom changeait à chaque fois pour éviter les arrangements.

Ainsi donc, aucun salaire n’était définitivement acquis mais devait se gagner tous les mois
Cependant, quoiqu’il arrive, la charte des droits et devoirs prévoyait que personne ne pouvait rester sans toit, manger, boire ou soins, même s’il ne disposait d’aucun salaire plusieurs mois de suite.
Mais ces fournitures communautaires étaient évaluées en nombre d’heures de travail dues par le bénéficiaire à la communauté.

V – Le pragmatisme et la simplicité de mise en œuvre sont les premiers critères de valorisation du travail après leur utilité sociale

La période avant guerre avait vu triompher les constructions intellectuelles dont l’énormité le disputait au caractère abscons
Ces montages fort subtils et très coûteux ayant démontré leur inutilité dans 80% des cas, il fut décidé de revenir à des critères indiscutables pour juger de l’intérêt d’un travail :
Ce travail était il compréhensible du plus grand nombre ?
Ce travail pouvait il être mis en œuvre après une période d’apprentissage ne dépassant pas une semaine ?
Si oui, il était considéré comme utile, sinon, il était brulé en place publique au cours d’immenses autodafés qui se déroulaient tous les vendredi soirs devant toute la tribu assemblée

VI – La concurrence interne est la règle

Après d’âpres débats, il fut jugé que c’est l’absence de pression et de concurrence qui laissait les hommes s’abandonner à leur facilité naturelle
Pas de performance sans enjeu, fut inscrit comme l’un des préceptes de base du traité de Pan Metron.
Ainsi donc, il fut décidé qu’ un projet n’était la propriété de personne et que tout le monde pouvait présenter un projet concurrent du projet officiellement attribué en conseil mensuel de répartition
Si le projet « dissident » était jugé meilleur, l’équipe officielle perdante devait rembourser les investissements qui lui avaient été attribués.
Ceci se faisait par retenue sur les rémunérations des membres de l’équipe à raison de montants raisonnables.
Le secteur de la recherche mais aussi tous les secteurs répondaient à cette règle

VII – les salariés sont recrutés sur leur capacité d’enthousiasme
Il fut aussi jugé que les critères de recrutement d’avant guerre étaient fort injustes : ainsi de brillants jeunes esprits ayant fort réussi dans leurs études jusqu’à l’âge de 26 ans, pouvaient ils se permettre d’être médiocres le restant de leur vie.
Tant d’injustice révoltait les autres, et toute la communauté s’en trouvait tirée vers le bas
Le grand conseil constitutionnel des Crins et des Velours décida donc que le critère premier de recrutement serait la dose d’enthousiasme que les prétendants étaient prêts à mettre au service de la communauté
Il fut jugé que l’enthousiasme et la volonté de bien faire apportaient le progrès plus sûrement que le fait de posséder un diplôme dont on ne sait ou veut rien faire.
Ceci dit, la nouvelle école obligeait enfants Velours comme enfants Crins à découvrir pendant de longues années où leur talent était placé et où leurs attirances naturelles les portait à consacrer le plus d’énergie
C’est ainsi que tous les savants , tous les jardiniers , tous les juges, tous les ouvriers des métaux étaient recrutés si la passion se lisait clairement sur leur visage le jour de l’embauche
Dans le cas contraire, on les utilisait à des travaux d’intérêt général jusqu’à temps qu’ils se soient découvert un métier de passion.

VIII – les intrapreneurs
Une nouvelle élite des guerriers est née de cet encouragement à la passion : les intrapreneurs
Les intrapreneurs sont ainsi dénommés parce qu’ils sont prêts à faire chez les autres ce qu’ils feraient pour eux
Ainsi donc, tous les ans, au cours d’une manifestation solennelle, devant les deux tribus réunies, les Sages de la grande Autorité remettent à quelques uns les insignes de « grand Intrapreneur »
Ceci signifie que ceux là ont œuvré de longues années pour le bien commun dont il est sorti de grands progrès ou de grands avantages pour le reste de la communauté. des avantages prouvés et chiffrés.
Ces progrès et avantages doivent être considérables pour ne pas retomber dans les errances de la période avant guerre où se faire honorer était devenu un jeu subtil pratiqué surtout par les Velours qui avaient le temps de construire un bon dossier « d’appel à décoration »

IX – La charte des droits et devoirs
La guerre de 30 ans avait balayé codes et règlementations. Trop de réglementation tue la réglementation et, surtout, tue l’esprit de vigilance et de responsabilité
En conséquence, il fut décidé qu’un seul document subsisterait pour maintenir la paix sociale dans les tribus : la charte des droits et devoirs
Apprise dès la crèche par les tout petits et gravée au burin dans le granit par les prisonniers, les lettres de la charte des droits et devoirs sont le nouvel Evangile du traité de Pan Metron
Tout le monde avait été associé à son élaboration, sorciers, chaman, jeunes et vieux guerriers
Il en était résulté un document court mais incisif qui édictait les droits et devoirs que devaient s’imposer les membres des deux tribus, sans exception
Ainsi l’une de ces règles, empruntée à Montaigne, avait elle été retenue comme règle d’application absolue : « profit de l’un est dommage pour l’autre »
Très tôt tous les guerriers velours et crins apprenaient à décliner cette formule au quotidien
Ainsi, qu’il s’agisse de se partager un gâteau en famille ou les résultats de la vente d’un bien ou d’un service, tout le monde avait à cœur de ne pas prendre plus que sa part, pour ne pas prendre la part de l’autre.
Car tout le monde avait en mémoire l’époque barbare où le plus fort, le plus malin, le plus riche, le plus instruit, le plus intelligent, usait de sa supériorité pour prendre plus que sa part du bien commun.

X – Le Grand Sachem est un sage
Tout en haut de la tribu, Velours et Crins s’accordèrent pour considérer que le seul homme capable de maintenir la paix et la prospérité ne pouvait être qu’un sage
Pas un religieux, pas un intellectuel, pas un artiste, pas un technicien, non, un sage, c’est-à-dire quelqu’un qu’aucune mauvaise passion n’anime, aucune naïveté non plus.
Un homme qui n’est ni jeune ni vieux, un homme qui connaît bien la vie et les hommes.
Un homme capable d’exigence mais aussi de compassion.
Un homme qui voit clair et loin.
Un homme qui perçoit les ruses et les flatteries
Un homme qui perçoit les fausses modesties et les faux sacrifices.
Un homme qui résiste à ses affects et fait confiance à la raison, éclairée par la bonté
Un homme qui rappelle la loi du temps et la destinée de chacun.
Un homme qui rappelle la relativité des choses.
Un homme qui pousse à construire quotidiennement son bonheur avec les autres.

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